Pour un moucheur, il y a un plaisir assez particulier à partager un film où la pêche à la mouche tient une vraie place avec sa compagne, ses enfants ou des amis qui, jusque-là, considéraient qu’agiter une canne pendant des heures dans une rivière relevait d’un trouble léger mais socialement acceptable.
Pendant une soirée, pas besoin d’expliquer la différence entre une soie de 4 et une soie de 5. Pas besoin non plus de défendre l’utilité absolue du quinzième moulinet rangé dans un placard. On regarde. On partage. Et parfois, le non-pêcheur comprend enfin pourquoi une rivière, un lancer et quelques secondes d’attente peuvent prendre autant de place dans la tête d’un moucheur.
Le cinéma sait très bien filmer ça lorsqu’il ne cherche pas seulement à filmer des poissons. La pêche à la mouche devient alors un langage pour parler de famille, d’amour, de deuil, de traumatisme, de solitude ou simplement de cette manie que nous avons de penser qu’au bord de l’eau, tout finira peut-être par se remettre dans le bon sens.
Voici donc mon classement, arrêté à mi-2026, des cinq films ou séries à regarder quand on aime la pêche à la mouche… et surtout à montrer à ceux qui ne la pratiquent pas encore.
Le classement n’est pas établi au nombre de mètres de soie sortis du moulinet. Heureusement.
1. Et au milieu coule une rivière — A River Runs Through It
Film — 1992 — Réalisation : Robert Redford
Avec : Craig Sheffer, Brad Pitt, Tom Skerritt
D’après le récit de Norman Maclean
Évidemment.
Il aurait été assez compliqué de commencer ailleurs.
Dans le Montana du début du XXe siècle, Norman et Paul Maclean grandissent sous l’autorité d’un père pasteur presbytérien. Les deux frères sont très différents, mais partagent avec lui une langue commune : la pêche à la mouche. Les années passent, leurs vies s’éloignent, les blessures apparaissent… et la rivière reste.
Robert Redford ne filme pas réellement un film sur la pêche à la mouche. Il filme une famille qui ne sait pas toujours se parler et qui trouve, dans une rivière, une manière de le faire quand même. C’est probablement pour cela que le film fonctionne aussi bien auprès de gens qui n’ont jamais tenu une canne.
La pêche y est magnifique parce qu’elle n’est jamais décorative. Le lancer, la lumière, le courant, les pierres, le silence… tout participe au récit. Et puis il y a le Montana. Le vrai Maclean évoquait notamment la Blackfoot, mais le film fut tourné en grande partie dans le sud-ouest de l’État, notamment sur la Gallatin.
J’avais déjà consacré un article à l’impact du film Et au milieu coule une rivière sur le Montana et la pêche à la mouche.
Pourquoi le regarder ? Parce que c’est encore le meilleur film pour faire comprendre à quelqu’un qui ne pêche pas qu’une rivière peut être beaucoup plus qu’un endroit où vivent des truites.
Et accessoirement, si après le film vous avez une furieuse envie de réserver un billet pour Bozeman, c’est normal. Le problème était déjà connu en 1992.
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2. Mending the Line
Film — 2023 — Réalisation : Joshua Caldwell
Avec : Brian Cox, Sinqua Walls, Perry Mattfeld, Patricia Heaton, Wes Studi
C’est probablement le film auquel on pense lorsqu’on cherche « ce film où quelqu’un utilise la pêche à la mouche comme thérapie ».
Petit rectificatif : Ike Fletcher, interprété par Brian Cox, n’est pas vraiment un moniteur professionnel. C’est un vétéran du Vietnam, pêcheur passionné, qui va transmettre la pêche à la mouche à John Colter, un Marine revenu d’Afghanistan avec des blessures physiques mais surtout un traumatisme dont il ne sait pas quoi faire.
La rivière devient progressivement un lieu où Colter peut ralentir, apprendre, rater, recommencer. Bref, des choses que nous connaissons assez bien, même sans avoir besoin d’un psy pour nous prescrire trois heures dans les waders.
Le film assume clairement le rapport entre pêche à la mouche et reconstruction après un traumatisme.
Et, détail qui compte pour nous autres pénibles capables de repérer une soie montée à l’envers à cinquante mètres, l’équipe a sérieusement travaillé les scènes de pêche. Simon Gawesworth a notamment été engagé comme conseiller technique pour le lancer et la pêche, et le scénariste Stephen Camelio est lui-même pêcheur à la mouche.
Le titre est d’ailleurs bien choisi. Mending the line, c’est corriger la position de la soie sur l’eau pour maîtriser la dérive. Ici, il s’agit évidemment aussi de remettre quelques morceaux d’une vie dans le bon courant.
Pas très subtil ? Peut-être. Mais joli.
Pourquoi le regarder ? Parce qu’ici la pêche à la mouche n’est ni un sport ni un joli décor : elle devient une manière de retrouver un peu de silence lorsque le bruit intérieur est devenu trop fort.
Et Brian Cox au bord d’une rivière avec une canne à mouche mérite au minimum qu’on lui laisse deux heures.
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3. The Madison
Série — 2026 — Création et scénario : Taylor Sheridan — Réalisation de la saison 1 : Christina Alexandra Voros
Avec : Michelle Pfeiffer, Kurt Russell, Beau Garrett, Elle Chapman, Patrick J. Adams, Matthew Fox
Voilà la petite nouvelle de ce classement.
The Madison a été lancée sur Paramount+ en mars 2026. La première saison compte six épisodes, tous réalisés par Christina Alexandra Voros, sur des scénarios de Taylor Sheridan. Contrairement à ce que son pedigree pourrait laisser penser, il ne s’agit pas officiellement d’une série de l’univers Yellowstone.
L’histoire suit la famille Clyburn entre Manhattan et la vallée de la Madison, dans le Montana, après un drame qui bouleverse son équilibre. Et cette fois, le nom de la série n’est pas seulement là pour faire joli sur une affiche : la Madison River, la pêche à la mouche et le rapport à ce territoire participent directement à la mémoire familiale et au processus de deuil.
Michelle Pfeiffer se retrouve ainsi à découvrir une rivière qui représentait beaucoup pour son mari. La pêche devient peu à peu un moyen de s’approcher de ce qu’il aimait et, par là même, de lui.
Mais le clin d’œil qui intéressera particulièrement les moucheurs est ailleurs : le premier épisode rend hommage à Robert Redford, et A River Runs Through It occupe lui-même une place dans l’histoire. Plus de trente ans après le film de Redford, la boucle revient donc sur une rivière du Montana.
Joli passage de témoin.
Pour ce qui est de contrôler chaque faux lancer image par image… non. Posez cette télécommande.
Pourquoi regarder The Madison ? Pour retrouver le Montana dans une fiction contemporaine où une canne à mouche peut transmettre le souvenir d’une personne mieux qu’un long discours.
Et pour vérifier qu’en 2026 Hollywood n’a toujours pas trouvé de meilleur accessoire romantique qu’une rivière au coucher du soleil.
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4. Des saumons dans le désert — Salmon Fishing in the Yemen
Film — 2011, largement sorti en salles en 2012 — Réalisation : Lasse Hallström
Avec : Ewan McGregor, Emily Blunt, Amr Waked, Kristin Scott Thomas
Le titre français, Des saumons dans le désert, annonce assez correctement le niveau de raisonnable de l’affaire.
Le docteur Alfred Jones, spécialiste britannique des poissons, reçoit une proposition légèrement inhabituelle : aider un riche cheikh à introduire la pêche sportive au saumon… au Yémen.
Autant dire que remonter un saumon dans le désert pose quelques petits problèmes logistiques.
Jones trouve évidemment le projet absurde. Puis la politique britannique s’en mêle. Puis Harriet, chargée du projet et interprétée par Emily Blunt, s’en mêle aussi. Et comme nous sommes chez Lasse Hallström, la pêche finit assez rapidement par partager l’écran avec les sentiments.
C’est certainement le film le plus léger de cette sélection. Et c’est justement pour cela qu’il fonctionne très bien lors d’une soirée avec des non-moucheurs.
On y parle de poissons, de rivière, de foi, de projet impossible et d’amour sans exiger du spectateur qu’il maîtrise la différence entre un Spey cast et un lancer roulé.
Ce qui repose.
Pourquoi le regarder ? Parce que c’est sans doute le seul film capable de faire accepter à votre entourage une soirée consacrée à la pêche au saumon en lui faisant croire que vous avez choisi une comédie romantique.
Techniquement, ce n’est même pas faux.
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5. The River Why
Film — 2010 — Réalisation : Matthew Leutwyler
Avec : Zach Gilford, Amber Heard, William Hurt, Kathleen Quinlan
Avec un titre pareil, il aurait fallu faire beaucoup d’efforts pour échapper à cette sélection.
Gus Orviston est un jeune homme issu d’une famille où la pêche prend déjà beaucoup de place. Il décide de tout quitter pour s’installer seul près d’une rivière et consacrer sa vie à ce qu’il estime essentiel : pêcher.
Un programme que quelques lecteurs de ce blog ont probablement déjà envisagé après une réunion professionnelle particulièrement pénible.
Seulement voilà : vivre seul pour pêcher toute la journée ne règle pas forcément tout.
Gus découvre une autre relation à la nature, rencontre Eddy et finit par comprendre que le sens d’une rivière n’est peut-être pas uniquement dans le poisson que l’on espère prendre. Le film est tiré du roman de David James Duncan, publié en 1983, devenu un classique de la littérature américaine consacrée à la pêche et à la quête de soi.
Ce n’est pas A River Runs Through It. Il n’en possède ni la puissance visuelle ni la place dans l’histoire du fly fishing. Mais la pêche y est véritablement au cœur du personnage et de sa recherche d’une vie moins encombrée.
Et son idée de départ reste dangereusement séduisante : une cabane, une rivière, une canne et beaucoup de temps.
Bon. Il manque le Wi-Fi.
Peut-être est-ce justement le principe.
Pourquoi le regarder ? Pour son mélange de pêche, de nature, d’amour et de recherche de soi, avec ce vieux fantasme de moucheur : tout envoyer promener et habiter au bord d’une rivière.
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Et finalement, le meilleur film de pêche n’est peut-être pas seulement un film de pêche
Ces cinq histoires racontent des choses très différentes. Deux frères qui ne savent pas se sauver. Un vétéran qui doit retrouver sa place. Une femme qui cherche encore son mari dans une rivière. Un projet de saumons complètement improbable. Un jeune homme convaincu qu’une cabane et une canne suffiront à répondre aux grandes questions.
Et chaque fois, la pêche à la mouche sert à autre chose qu’à prendre un poisson.
C’est probablement pour cela que ces films sont agréables à partager avec des proches qui ne pêchent pas.
Le non-moucheur ne regardera peut-être jamais la boucle parfaite de la soie avec la même fascination que nous. Il continuera probablement à trouver parfaitement déraisonnable de se lever à cinq heures du matin pour observer trois gobages.
Mais après Et au milieu coule une rivière ou Mending the Line, il comprendra peut-être une chose.
Quand nous regardons une rivière, nous ne regardons pas seulement où lancer.
Et ça, pour une soirée cinéma, c’est déjà une belle prise.